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  • Pascal Latouche

2/3 – Le Travail Institutionnel, un concept à comprendre pour lancer de nouveaux dispositifs



Dans mon précédent article, j’avais abordé la richesse de la théorie de la Traduction (Callon, 1986 ; Latour, 1994) afin d’éclairer l’art et la manière de favoriser l’émergence de nouveaux dispositifs au sein des entreprises. Il s’agit là d’un éclairage social basé sur les interactions entre des parties prenantes concernées par lesdits dispositifs. Deux autres éclairages peuvent être apportés. Dans cet article, je souhaite vous partager l’un d’entre eux : le Travail Institutionnel.


Qu’est-ce que c’est ?

Le concept de Travail Institutionnel permet de mieux saisir la nature du travail réalisé par les acteurs d’un point de vue organisationnel (Vs. La Traduction qui donne un point de vue social).


Ce concept est défini par Lawrence et Suddaby, ses concepteurs en 2006, comme étant : « l’action intentionnelle des acteurs ou des organisations visant à créer, maintenir ou déstabiliser les institutions ». Ces auteurs distinguent trois types de Travail Institutionnel. Le travail de création institutionnelle correspond à la mise en place de nouvelles pratiques, de nouvelles routines et de nouveaux standards. Le travail de maintien institutionnel suggère que des acteurs en place, favorisés par les institutions, vont tenter d’assurer leur maintien. Le travail de déstabilisation des institutions correspond, quant à lui, à des démarches d’acteurs qui, souhaitant un changement, vont chercher à convaincre d’autres acteurs de se détourner des institutions existantes.


À chacun de ces types de travail est associé un mélange de pratiques spécifiques. Le lecteur appréciera la simplicité avec laquelle il est possible de s’approprier cette notion de Travail Institutionnel. Elle est en effet très intuitive, notamment pour tous ceux qui travaillent dans des entreprises ou des institutions.


Quels sont les arcanes du travail de création institutionnelle ?

Le travail de création institutionnelle correspond à la légitimation et à la mise en place de nouvelles pratiques, de nouvelles routines et de nouveaux standards. Sans entrer dans des détails, voilà ce que sont les démarches qui s’y associent. Il s’agit de : Mobiliser des supports politiques et régulateurs à travers des techniques directes et délibérées de persuasion sociale ; Construire des systèmes de règles conférant un statut ou une identité, définissant des frontières, ou créant des statuts hiérarchiques dans un champ ; Créer des règles de structure à l’origine des droits de propriétés ; Construire la relation entre un acteur et le champ dans lequel il opère ; Redéfinir des relations entre des ensembles de pratiques et les fondations morales et culturelles de ces pratiques ; Mettre en place des connections inter-organisationnelles au travers desquelles des pratiques deviennent sanctionnées par les règles normatives et qui constituent les nouvelles références à respecter ; Utiliser des pratiques, technologies et règles considérées comme « allant de soi » ; Développer et spécifier des catégories abstraites, élaborer des chaines de cause à effet ; Former des acteurs aux compétences et connaissances nécessaires pour soutenir la nouvelle institution.


Quels sont les arcanes du travail de maintien institutionnel ?

Le travail de maintien institutionnel suggère que des acteurs en place, favorisés par les institutions, vont tenter d’assurer leur maintien (logique de perpétuation). Les démarche qui s’y associent sont les suivantes : Créer des règles qui facilitent, complètent et soutiennent les institutions ; Assurer le respect par l’application, le contrôle et la surveillance ; Mettre en place des barrières coercitives au changement institutionnel ; Fournir au public des exemples positifs et négatifs qui illustrent les fondements normatifs d’une institution ; Préserver les fondements normatifs d’une institution en créant et en soutenant les mythes au sujet de son histoire ; Créer des routines et des pratiques organisationnelles quotidiennes qui inculquent les fondations normatives des institutions aux participants.


Quels sont les arcanes du travail de déstabilisation institutionnelle ?

Le travail de déstabilisation des institutions correspond quant à lui à des démarches d’acteurs qui, parce qu’ils veulent un changement, vont chercher à convaincre d’autres acteurs de se détourner des institutions existantes. Il s’agit de : Déconnecter légalement les récompenses et les sanctions de certains ensembles de pratiques, de technologies ou de règles ; Mettre en œuvre des pratiques qui remettent en question indirectement et graduellement les fondements moraux des institutions ; Diminuer les risques perçus de l’innovation et la différenciation en sapant les hypothèses de base et les croyances.


Pourquoi la compréhension du travail institutionnel est-elle utile ?

C’est la volonté de mieux comprendre les relations entre acteurs et institutions ainsi que les processus à l’œuvre, qui est à l’origine du concept de Travail Institutionnel. Ce concept permet de prolonger et d’élargir notre compréhension du changement (en train de se faire) à l’ensemble des acteurs impliqués dans les dynamiques organisationnelles, et ce, quelques soient leurs objectifs vis-à-vis de l’institution.


Fort de cette compréhension, chacun d’entre nous peut mieux agir en comprenant l’action d’autrui et de l’ensemble. Mettre des mots sur de telles compréhensions peut, au-delà de la prise de recul, permettre à chacun de choisir de s’inscrire ou non dans une dynamique collective ou individuelle de façon consciente. Je parle donc de libre arbitre … En somme, il s’agit de ne pas se laisser entrainer sur des terrains glissants, car lorsque l’on parle de nouveaux dispositifs, on parle forcément de nouveaux intérêts en jeu …


Je pense que l’affaire qui consiste à faire émerger un nouveau dispositif est une affaire sérieuse. Lorsqu’elle touche à un dispositif qui interagit avec l’externe, alors l’affaire sérieuse devient sensible, car elle embarque de facto l’image, la marque de l’entreprise tout entière. Que l’on veuille créer, maintenir, ou déstabiliser, il convient toutefois de ne pas oublier que nous faisons partie d’une entreprise globale dont le principal actif est justement la marque. Cette dernière se doit de primer sur les intérêts personnels qui ne peuvent alors être laissés sans limite.


Conclusion

Analyser l’adoption de nouveaux dispositifs par le prisme sociale (la Traduction) et organisationnelle (le Travail Institutionnel) m’a semblé indispensable.

Pour les plus initiés, il convient de souligner que ces deux concepts (Traduction et Travail Institutionnel) renvoient chacun aux micro-fondations de l’institutionnalisme organisationnel (Powell et Colyvas, 2008). Lorsqu’ils sont réunis, comme ce fut le cas dans ma recherche doctorale, ils permettent de porter un éclairage puissant sur la dynamique socio-organisationnelle du changement institutionnel et en particulier autorisent une microanalyse des interactions socio-organisationnelles dans les entreprises.


Pour les moins avertis, je me contenterai de dire que les concepts de Traduction et de Travail Institutionnel, lorsqu’ils sont assemblés, permettent notamment de dépasser la dichotomie classique entre une lecture sociale du changement institutionnel d’une part (la Traduction), et une lecture organisationnelle d’autre part (le Travail Institutionnel), en réconciliant ces deux perspectives. Je crois que les organisations influencent autant les individus que ces derniers influencent les organisations.


La Traduction et le concept de Travail Institutionnel renvoient ainsi à une réalité que reflète ce que l’on peut nommer plus simplement le « travail managérial ». La notion de « travail managérial » est riche et permet de connecter les dimensions sociales et organisationnelles à travers l’adaptation managériale, c’est-à-dire la manipulation des caractéristiques d’une structure managériale. Ce sera l’objet d’un troisième et dernier article sur le thème du lancement des nouvelles structures…

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copyright 2018 Pascal Latouche

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